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Les mots écrits de Jonas D.
... des mots pour décrire cette humanité qui nous habite alors que tonne le fracas du monde.
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Les mots écrits de Jonas D.
... des mots pour décrire cette humanité qui nous habite alors que tonne le fracas du monde.
Paris. Gare Montparnasse. Terminus de la ligne. Le train se vida totalement des voyageurs précipités vers leur destin. Paul,
flanqué de sa valise, se dirigea vers un bar aérien et commanda un sandwich qu’il accompagna d’une boisson gazeuse. Il se noya ensuite dans la foule du métropolitain pour la gare de l’Est. Arrivé
à destination, il choisit un banc pour attendre la correspondance. L’horloge de quai marquait dix-sept heures trente-deux. Vingt minutes d’attente. Malgré l’agitation, tout semblait paisible. Les
trains ronronnaient. Paul se félicita d’avoir réussi son divorce. Il se félicita d’avoir accepté ce travail à Metz. Il se félicita d’avoir obtenu de Morane qu’elle lui laissât Lucille quinze
jours en été. Il se félicita d’aimer la vie à ce point... Il se félicitait encore d’un tas de choses quand une voix dans les haut-parleurs l’avertit de l’entrée en gare du train qu’il attendait.
C’était une voix féminine, pleine de chaleur, qui l’invitait à la passion au bout du chemin de fer. Bizarrement, Paul eut l’impression que cette femme terrée au fond de ce lieu vaste où
transitent les êtres, ne s’adressait qu’à lui comme pour valider le choix qu’il avait fait. Son ego papillonnait.
Il grimpa en seconde classe. Le wagon était quasiment vide. Il s’installa. Le train bougea sans bruit et s’immobilisa de nouveau. Paul jeta un regard par la vitre sur le quai qui se vidait. Déjà la voix annonçait le départ imminent.
Une jeune femme courait vers la rame. Paul la reconnut instantanément. Il eut un sourire amusé, puis étonné lorsqu’elle entra quelques instants plus tard dans le compartiment qu’il occupait. Il vécut pour la seconde fois les images du sac trop lourd et de la porte
encombrante. Il fit à son tour les gestes du militaire de l’autre train. La jeune femme se jeta sur la banquette dans un « ouf-encore-un-train-qui-ne-partira-pas-sans-moi ».
Ils étaient seuls. Paul pensa qu’il n’y avait pas de hasard, juste des rendez-vous. Il le lui dit : « Il n’y a pas de hasard, juste des rendez-vous ! »
Fort de cette phrase - dont il n’était pas l’auteur - il honora la nouvelle venue par un sourire d’ecclésiastique vissé en chaire, prêt à noyer le fidèle des paraboles du dimanche. Elle, dont les cheveux décoiffés en longues mèches rousses effaçaient en partie le visage, inspira à fond avant de répondre en expirant :
- Vraiment !
- Pardon, je vous en prie, reprenez votre souffle...
- C’est bien mon intention.
Ils s’adressèrent un sourire entendu et le calme revint. Elle reprit la lecture du roman, lui, découvrit son magazine. En réalité, ils s’observaient sans se regarder.
C’est elle qui bouscula les chose.
- Allons dîner, lâcha-t-elle.
- Pardon ? dit Paul, surpris.
- Allons dîner, nous restaurer, nous alimenter, je meurs de faim, pas vous ?
- Pas vraiment, je viens de ...
- Je vois, tant pis vous me regarderez manger, allons-y !
La sentence était sans appel. Paul adorait les prises de pouvoir. Il n’avait pas l’intention de se faire prier d’avantage. D’accord, je vous suis, répondit-il. Sa voix sonnait un peu rauque : l’émotion.
à suivre...
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© 1998
Illustration : Michel Jouin
La gare était bruyante, plus qu’à l’ordinaire. Paul regarda le billet de chemin de fer. La réservation indiquait le numéro
du train et celui de la voiture. Il consulta l’indicateur des départs, acheta une revue et un journal puis se rendit sur le quai. Le train s’ébranla à l’heure exacte. Trois heures et trente
minutes de rails séparaient Paul de la capitale où il devait changer de ligne pour se rendre à destination. Claude l’attendrait là en fin de journée. Il trouva sa place dans un compartiment
non-fumeur. Quatre voyageurs s’y trouvaient déjà. Un vieux monsieur, deux gamines, et un jeune homme en uniforme militaire. Paul les salua. Les enfants lui adressèrent en chœur un bonjour
ensoleillé sous la bienveillance du vieil homme qui semblait les accompagner.
Le train quittait la gare au moment où elle fit irruption dans le compartiment. Visiblement encombrée par un gros sac de voyage qu’elle déplaçait avec effort, la jeune femme tenta de refermer la porte coulissante derrière elle. Le militaire se leva, saisit le sac et le logea sur le porte-bagages.
- Merci, dit-elle.
Puis elle sourit. Comme un bonjour. Pour tout le monde.
Elle s’assit face au militaire, jeta un coup d’œil au petit panneau indiquant l’interdiction de fumer et sortit du compartiment. Dans le couloir, elle s’appuya dos contre la porte et alluma une cigarette. Paul parcourait les gros titres du journal. La chaleur inattendue de ce mois de mai nécessitait la mise en route du climatiseur. Paul qui détestait d’une façon égale le bruit et l’odeur froide de l’appareil sortit à son tour, journal à la main. Il dérangea la jeune femme. Elle se déplaça et il put apprécier son parfum un rien sucré qui chassa de lui l’odeur du climatiseur. Pardon, dit-il. Elle était rousse, les yeux vifs. Trente ans au plus. Ils s’adossèrent ensemble contre la porte. Il déplia le quotidien. Elle termina la cigarette et regagna sa place. Paul, que la lecture des nouvelles ennuyait, laissa son regard flotter au-delà de la vitre, frontière avec le pays des mouvements. Le reflet dans le verre poli lui imposa bientôt l’image de la jeune femme. Le décor mouvant passa au second plan. Les yeux de Paul firent le point sur la chevelure rousse. Après quelques instants, Paul se tourna vers elle. Elle tenait un roman. Policier. Qu’elle lisait. Ses yeux avides faisaient des allers et des retours sur les phrases écrites. Il la contempla au milieu des aventures de son livre. Elle était belle. Lorsqu’il rejoignit sa place, elle leva la tête vers lui et sourit. Paul aussi. Le vieux monsieur s’était assoupi, le militaire écoutait la musique d’un baladeur, les enfants s’amusaient au jeu des sept familles.
Chacun organisait le temps lié à son existence propre.
Paul ne faisait rien. Il était entre parenthèses. Sur un territoire à lui. Un endroit de son âme libre de toute contingence, en transit pour plus tard. Il crut à cet instant que la satisfaction était là, entre deux segments d’existence. Là. Au milieu de rien. Puis son attention revint sur la jeune femme et son roman. Dès lors, il ne vit que le sourire qu’elle lui adressa. Paul aimait le sourire des femmes. Il l’apaisait toujours, le rassurait sur leur univers étrange. Un moyen peut-être d’accéder à leur mystère... Un sourire n’est jamais innocent, pensait Paul, il est toujours porteur d’une intention. Paul rêvait sur l’intention du sourire de cette jeune femme assise à quelques souffles de lui. Il se mit donc à la dévisager à plusieurs reprises, cherchant l’affrontement. Par jeu. A chaque fois, la jeune femme le sentait. Elle levait les yeux, les plongeait dans les siens. Elle avait un regard doré. Paisible. Un rien fragile. Troublé, Paul ne la défiait que quelques secondes. Ilote, déjà.
Entre-temps, le vieux monsieur, éveillé depuis peu, avait surpris le tango des regards. Le sien avait pris un air malicieux. Témoin muet, favorable à l’aventure des âmes qui se cherchent. La vie l’avait instruit et l’autorisait à jouir du trouble de ceux qui se démènent dans le labyrinthe des émotions.
à suivre...
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© 1998
Illustration : Michel Jouin
L’électricité revint et le restaurant recouvra ses formes habituelles. La coupure fut momentanée, les clients n’eurent pas
le temps de s’en plaindre. Juste les quelques plaisanteries habituelles... Assis à leur table, Paul et Morane n’avaient rien dit comme si cette parenthèse obscure avait confirmé leur décision.
Ils divorceraient. Quinze années de vie commune et un enfant de douze ans ne seraient pas de mauvaises excuses. Ils s’étaient tout donné. Faux. Chacun avait accepté ce que l’autre lui offrait.
Bref, l’oasis était sèche et leur union comme sable sous le vent. Paul avait parlé à Morane. Il avait dit qu’il ne pouvait plus mentir. Il ne l’aimait plus, enfin... il avait expliqué qu’il
l’aimait autrement. Que l’amour qui l’avait soudé à elle avait disparu de son corps. Il en aimait une autre. Il avait expliqué cet amour inattendu qui l’avait transformé en quelqu’un d’autre.
Instantanément. Elle s'appelait Claude. Oui, Claude.
Dans les yeux de son mari déjà absent d’elle, Morane avait lu le visage de Claude. Elle avait compris que les lutteuses ne combattaient pas dans la même catégorie. Sa question était : aimait-elle encore assez Paul pour combattre, se soumettre à cette violence ? Elle pensait que non. Le combat n’aurait donc pas lieu. Elle lui avait dit cela. Sans pleurer.
Paul avait pleuré pour deux. Il avait pleuré sur la souffrance que cet amour nomade imposait à leur existence, pleuré sur les pierres dressées ensemble contre le temps qui passe, puis il avait pleuré sur la beauté de Morane. Une vraie beauté. Il en avait même rajouté... Paul avait du talent pour ce genre de choses. Jacques Brel a confié un jour qu’il ne croyait pas au talent, mais à l’envie. Cette envie féroce de faire, quel que soit l’art exprimé. Envie et sueur, voilà le secret. Disait Brel. Paul ne transpirait pas mais son envie de quitter Morane était féroce. Lui, croyait au talent. Au sien surtout.
Ils s’étaient retrouvés dans ce restaurant. Un asiatique. Morane adorait leur cuisine. Paul s’y était directement rendu après un séjour pour son travail à l’étranger. Jamais Morane n’avait été aussi belle que ce soir : elle portait un tailleur bleu, inconnu de Paul. Les boutons nacrés de la veste luisaient sous la lumière artificielle. Un noir plus profond que d’habitude teintait ses cheveux courts. Paul imaginait le bonheur qui pouvait traverser un homme autre que lui, à partager le dîner d’une femme aussi ravissante. Inconsciemment il en était jaloux. Réconforté aussi. Car aucun homme ne pourrait la désarmer jamais, pensait-il. Il se sentait affranchi à l’idée que Morane puisse se passionner au-delà de leur histoire. Il s’en persuadait.
Des mois passèrent. Ils s’organisèrent. Avocats, jugement, divorce. Ils vendirent leur maison et une grande partie du mobilier. Morane s’installa en ville avec Lucille, leur fille unique. Paul vendit sa voiture et abandonna toutes ses affaires personnelles. Il ne conserva qu’une valise dans laquelle il rangea quelques effets et un livre de Marguerite Duras : la Maladie de la Mort. Il dénouait les liens matériels qui l’attachaient à cette existence, pour mieux conserver en lui ce passé d’amour pour Morane et Lucille. Paul devenait l’album, sa mémoire les photos.
à suivre...
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© 1998
Illustration : Michel Jouin
Le désormais célèbre château de Manderen (Moselle) accueille l’artiste Benjamin Vautier pour une exposition intitulée « ETRE » qui groupe plus de trois cents de ses œuvres.
Connu sous le nom de « Ben », cet esprit libre utilise les mots écrits, dans son écriture, comme résonnance récurrente à ses sempiternelles questions, dont il a fait commerce : « Qu’est-ce que l’art, à quoi sert-il, où va-t-il ? », remettant ainsi en question l’état de l’artiste et son travail.
Alors avec des mots, il fait des phrases qu’il trace d’un caractère rond, jovial, presque lymphatique, et qu’il fixe dans la rigueur de l’encadrement de la toile peinte pour créer ce qu’il nomme ses « peintures-écritures ».
La sensation est étrange à la découverte de ces mots libres et enfermés sur leur vélin vertical ; c’est à la fois maitrisé et vain ; des phrases tantôt sentencieuses, tantôt définitives. Quelques mots parfois suffisent à nous faire réagir, un mot souvent, jamais celui de trop.
Tout converge vers le questionnement de la réalité de l’art, autant de digressions étonnantes, de récupérations de la chose pensée, d’évidences même et d’éclairage sur des vérités oubliées.
L’homme Ben est complexe, insatiable, sur le qui-vive, prompt et décidé, toujours en recherche et questionne tant qu’on finit par douter de tout.
Voilà l’intérêt de cette promenade en aventure à travers les mots écrits : douter.
Le but semble atteint.
Finalement j’étais à mon aise avec Ben, artiste de la phrase essentielle, peintre du sens écrit.
Mais chacun y verra ses signes et ses ponctuations, pour ma part je choisirai comme il se doit, le trait d’union.
JPT / les mots écrits de Jonas D.
Photo-titre : Sylvie Ballèvre-Jacques
© 2012
Photos d'illustration : internet
Aux premiers jours des mondes et des humains, alors que le temps s’inscrivait en noir et en blanc sur les confins du savoir, le corail était le maitre et l’humain vivait à ses pieds.
Un dieu pour un instant approcha l’un de ces mondes sans joie. Il contempla la chose grise et molle et il lui donna un titre : Mars, à la mémoire d’un des siens, disparu. Puis, il grava ce mot dans le marbre de l’Histoire. De son regard il lécha l’endroit et, jugeant les pâles intentions de l’astre, il prit la palette des couleurs pour choisir un rouge-sang de son gré qu’il offrit au ciel de lait en trois éclats très vifs pour que les humains qui vivaient en reptile se dressent et se nourrissent de la couleur, pour qu’elle circule en eux et à travers le monde qui était le leur.
Si fait, la sanguine circula et Mars, par la grâce du rouge, chassa le corail sous l’eau des mers vers des profondeurs que le soleil ne perce pas. Les humains se firent connaître comme Martiens et Martiennes ; dès lors, ils prirent aise et témérité.
Le dieu s’éloigna, satisfait, en oubliant d’imaginer que la violence s’imposerait, que le rouge nourricier se répandrait sur le sol, qu’il souillerait son habit de pierre, qu’il se faufilerait comme une parabole malhabile qui opposerait les humains dans leurs différences, qu’il s’infiltrerait dans le ventre martien pour lui donner cette teinte de rouge moribond que je lui connais au présent.
Ce que les humains auraient dû savoir c’est que les dieux au travail ne passent qu’une fois sur les mondes tant leur ouvrage est infini et cet ouvrage-là, était fini.
Peut-être qu’un futur au loin verra une déesse besogneuse repasser par ici pour signer de sa main la couleur d’un autre monde, proche, un monde que je connais et dont la surface, je l’ai vue, est garnie de pommiers. Sur le marbre, la déesse graverait le nom de cette nouveauté, qu’elle aurait teinté d’azur : Terre, en mémoire à la terre nourricière, car la déesse serait celle qui, en son temps, aurait dessiné puis planté les ciprates de Io .
J’envisage alors que les humains de Terre, qu’on désignerait par les étoiles comme Terriens et Terriennes, instruits qu’ils seraient de l’erreur de Mars -la galaxie est un village- fassent de la couleur azurée de leur monde, une Terre d’exception.
Mais je crains, si je suis honnête, que pour atteindre ce résultat, les humains ne soient trop cons et la connerie, vue de mon expérience, n’a jamais eu de couleur.
JPT / les mots écrits de Jonas D.
Photo : Jean-Pierre Tondini
© 2012