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Les mots écrits de Jonas D.
... des mots pour décrire cette humanité qui nous habite alors que tonne le fracas du monde.
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Les mots écrits de Jonas D.
... des mots pour décrire cette humanité qui nous habite alors que tonne le fracas du monde.
Demain sera nôtre
Si tout est redit
Dansé à nouveau
Sans trop de notes
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© Avril 2012
Photo : L'Express
Bonjour,
Une article un peu exceptionnel aujourd'hui.
Le site "short-edition.com" propose un de mes textes en compétition pour la cession d'été :
"Le livre de Siam".
Si vous l'avez lu, si vous l'avez apprécié, vous avez la possibilité de voter pour lui par le lien suivant : link
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Merci d'avance à toutes celles et à tous ceux qui auront l'amabilité de participer.
Bien à vous.
Jonas D.
5 avril 1964, jour de printemps. Un jour comme les autres, ni plus terne, ni moins violent, à peine plus ensoleillé.
La matinée était engagée, Elsa était installée comme chaque matin dans le fauteuil de lecture pour poursuivre l’aventure avec les héros de son livre quand le carillon retentit. Jeanne, de la cuisine, cria : « Elsa, veux-tu aller voir ? » Derrière la porte, un homme salua d’un signe de la tête. « Qui est-ce demanda Jeanne ? » Et elle arriva à la porte. L’homme lui tendit la presse du jour ramassée sur le paillasson ainsi qu’une lettre froissée, puis il s’en alla sans un mot. Jeanne, interdite, le suivit s’éloigner dans son uniforme militaire. Elle regarda Elsa. Cette dernière examina la lettre, elle portait son nom, Elsa Massau et son adresse ; elle constata la date d’oblitération : 5 avril 1944. Jeanne regarda encore la rue, l’homme avait disparu. Elle reprit la lettre des mains d’Elsa pour lire sur le rabat le nom de l’expéditeur. Son dos se raidit : Antoine Massau. Elle jeta un regard affolé vers Elsa en lui rendant l’enveloppe. Elsa décacheta le pli, le consulta rapidement ; le sang avait quitté son visage. « C’est pour toi, Jeanne… » Jeanne prit place dans le fauteuil, son corps n’était que fourmillement. Sa tête était vide, un grand silence régnait en elle. Elsa prit une chaise, s’installa face à Jeanne. Jeanne lut la lettre, à voix basse, pour se persuader de l’existence des mots qu’elles voyaient, avec cette distance qu’on peut ressentir face à un évènement singulier ou irréaliste :
« Mon amie, mon amour, ma Jeanne ! Ces journées de souffrance n’en finissent pas. Depuis que je suis ici, enfermé avec les nôtres dans ce camp provisoire le long du Rhône, je ne sais pas exactement où, je sens ma vie à l’arrêt, il me semble que rien n’existe en dehors de l’instant qui me fait respirer. Je n’arrive pas à rêver demain, seuls les souvenirs de cette guerre monstrueuse m’agressent par vagues. Sais-tu que nous sommes gardés par des Français ? Oui, ma Jeanne, par des Français de France, à la solde de l’Allemagne. L’un de nos gardiens a le même âge que moi, vingt ans dans quelques jours. On s’est parlé, je me demande s’il a pris conscience de ce qu’il fait. Je n’en suis pas sûr. Pourtant grâce à lui tu recevras peut-être cette lettre qu’il m’a promis de t’envoyer à l’adresse de ma sœur Elsa qui te la remettra. Depuis ces longues semaines de captivité, coupés du monde, nous ne savons rien de l’état de l’invasion et je n’arrive pas à tirer de Jacques (c’est le nom du jeune milicien dont je te parle plus haut) le moindre renseignement ; je ne suis pas certain qu’il en sache plus que nous ici. Heureusement que la température est clémente, nous ne souffrons pas du froid, nous dormons sur le sol, dans des baraques de fortune, sur de vieilles couvertures à l’odeur épouvantable. La nourriture n’est pas très abondante, mais elle est correcte. Ce sont sans doute des Français qui cuisinent. Je souris en écrivant cela. Je suis désolé de t’accabler avec mes larmes, mais j’ai besoin de soulager mon cœur. Je me sens vieux, sale, avoir vécu une vie entière en quelques mois. Si seulement, je pouvais te voir, te toucher, te respirer, je me sentirais à nouveau vivant. Je sais que tu ne pourras répondre à cette lettre, mais je vais faire comme si la chose était possible et j’attendrais de tes nouvelles chaque jour, peut-être que cette folie de moi mettra un terme à cette guerre. Je vis avec toi ici, maintenant. Si je devais ne pas te revenir, Elsa sera là. Je t’embrasse. Antoine. »
La voix de Jeanne s’était effacée à mesure de la lecture. La douleur était telle que les pleurs restaient captifs en elle. Elsa se leva et s’agenouilla aux côté de Jeanne, la prit dans ses bras. Elles restèrent longtemps ainsi, toutes les deux, enlacées.
A la fin de cette guerre, Antoine n’était pas revenu. Sa famille avait entrepris des recherches dans le désordre de la reconstruction. En vain. Le temps passé, le souvenir s’était installé, la vie avait repris son cours et le dessus des choses. Une photo d’Antoine sur une commode était devenue sa tombe. La détresse de Jeanne avait été telle qu’Elsa lui avait proposé de s’installer avec elle quelques temps pour affronter ensemble la douleur. Elsa était d’un caractère frondeur ; à peine plus âgée que Jeanne, elle s’était très tôt affranchie de ses parents pour vivre seule. Jeanne avait toujours été émue par cette force.
Puis le temps distança le drame. Jeanne habitait encore chez Elsa. Plus les jours s’effeuillaient, plus Jeanne voyait en Elsa la personne de son frère Antoine. A telle mesure que la réalité d’Elsa se mélangeait au souvenir d’Antoine. Frère et sœur ne firent bientôt plus qu’une personne aux yeux de Jeanne. Le sentiment qui grandissait en elle la perturbait. Son amour perdu pour Antoine surgissait à nouveau à travers Elsa. Derrière Elsa était Antoine comme un train masqué par un autre. Jeanne regardait la machine terrifiante s’approcher d’elle sans pouvoir quitter les rails. Les semaines, les mois passèrent, puis un an, deux. Elsa ne manifestait pas la volonté de voir Jeanne quitter son domicile. A aucun moment. Quand Jeanne plongeaient ses yeux en Elsa, elle y voyait plus que la compassion, elle y voyait cette flamme qui embrase chacun de nous, cette flamme qui plus que la vie nous donne envie de vivre. Le jour où par erreur Jeanne entra dans la pièce d’eau alors qu’Elsa y prenait un bain, elle fut à ce point troublée par le corps nu de son amie qu’un vertige la gagna. Elle rejoignit sa chambre et se mit à pleurer sur ce sentiment qui la nourrissait mais qu’elle taisait par l’éducation reçue. Par ses yeux, une existence vaine, sans fondements, se déversait. Elle en était là quand Elsa entra dans la chambre, une serviette de bain couvrait son corps, l’eau de ses cheveux tombait en pluie sur le sol. Elle s’approcha du lit, doucement, elle prit les larmes de Jeanne entre ses lèvres avec cette tendresse inouïe que seules les femmes entre elles peuvent se donner. Elles s’enlacèrent, l’une dans son désespoir, l’autre dans un fol espoir.
5 avril 1964, jour de printemps. Deux femmes reçoivent une lettre froissée. Une lettre qui témoigne que l’amour se déplace, qu’il reste l’énergie essentielle à nos vies, qu’il ne disparaît pas malgré l’intolérance, la violence, la vanité et la mort des corps, qu’il repose au fond de nos yeux vivants, qu’il suffit de regarder pour s’entendre aimer encore.
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© 2012
Illustration : Dick Stone
Marie-Ange a
Un ange pour mari
Qu’elle nomme
Marin.
Marie-Ange arrange
Les plumes de Marin,
Met en plis ses cheveux
Pour que l’ange
Reprenne la marée.
Pas marrant
D’être mariée
A un ange
De la Marine.
Marie-Ange
Regarde son mari.
A ses yeux d’ange anis
Elle sourit.
Dans ce silence
Un ange passe
Mario,
Ami de son mari.
Mais Marie-Ange
N’est pas un ange.
Elle aime les mains
De Mario.
Quand la mer monte
Que Marin est au mât
Marie-Ange
Monte le mât
De Mario
Qu’elle nomme
Mon ange
Comme son marin
De mari.
Ainsi pas de méprise,
Mario et Marin
Resteront amis
Et le mariage
Bien mis.
JPT / les mots écrits de Jonas D.
© 2012
Illustration : Christian Broutin
Les deux frères se soutiennent du
regard. Puis, Marc allume une cigarette. Il tremble. Benoît ramasse la liasse sur la table et la replace dans la valise. Plus un mot. Juste le son des bûches qui crépitent dans la cheminée et le
grésillement de la cire dans les bougeoirs.
- Vous êtes tous les deux persuadés d’être l’élu de ce salaud. Mais moi, je vous réserve une surprise, une surprise de taille.
La main de Lison disparaît derrière l’étui ouvert. Lorsqu’elle en sort, elle est armée d’un pistolet argenté ultra plat. Et avant que ses frères aient le temps de manifester leur étonnement, elle fait feu vers leurs têtes. Marc et Benoît sont projetés contre le dossier de leur chaise puis l’un et l’autre s’affalent, le visage sur leur cadeau respectif. Le sang se répand autour de la voiture rutilante, le sang imbibe les billets de banque. Le bras de Lison est toujours tendu en direction de Feu ses frères. L’arme dans la main, crispée à rompre les chairs, semble appartenir au corps de la meurtrière.
A l’étage, rien n’a bougé. Les bras le long du corps, toujours armée, Lison quitte la table et monte calmement le grand escalier. Parvenue à l’étage, elle remarque le filet de lumière sous la porte d’une des chambres. Elle entre.
Au centre de la pièce éclairée par le feu de plusieurs vasques murales, un lit est occupé par Arthur Coret. Contre lui dort l’adolescent. Tous deux sont nus. Coret a les yeux grands ouverts fixés sur sa fille.
- Ne lui fait pas de mal, dit simplement Coret à sa fille.
Elle le regarde sans ciller quelques secondes avant de redresser l’arme vers le lit. Détonation. Une balle dans le crâne d’Arthur Coret. Lison s’approche de Renaud ; le jeune homme est tétanisé par la peur. Elle l’oblige à se lever et à s’asseoir sur un voltaire à proximité. A peine assis, elle lui loge une balle dans la tempe puis le pistolet dans une main après avoir pris soin de nettoyer ses empreintes. Prise d’un vertige, Lison tombe les genoux sur le sol pour y répandre la bile de son corps et perdre connaissance.
Lorsqu’elle reprend conscience, la migraine qui est née dans son crâne surligne le cauchemar. Lison rejoint pourtant le rez-de-chaussée, récupère l’étui de l’arme resté sur la table. Au fond de l’étui, il y a une enveloppe cachetée. Sans l’ouvrir, elle glisse l’enveloppe dans son sac. Elle soulage la mallette pleine d’argent de la tête ensanglantée de son frère. Elle parviendra bien, se dit-elle, à sauver les billets de l’hémoglobine. Puis elle efface toutes traces de son passage avant d’approcher un chandelier d’une des tapisseries murales du hall d’entrée. Déjà, le textile commence à fumer. Elle sort.
La bruine a cessé. Elle s’approche de la falaise et jette l’étui dans les vagues déchaînées.
Lison conduit à tombeau ouvert pour quatre personnes. Elle a posé l’enveloppe bien à plat, en évidence sur le tableau de bord. Sur le papier sont tracées les lettres qui la désignent : Lison Coret. A table, elle avait déjà reconnu l’écriture de sa mère. Depuis quand cette lettre lui était-elle destinée? Pourquoi son père a-t-il subitement décidé de la lui remettre ? Pourquoi a-t-il fait d’elle, sa fille, son bourreau ?
Lison arrête le véhicule. En contrebas de la route côtière qu’elle longe depuis quelques minutes, la mer semble plus que jamais de mauvaise humeur. Elle lit :
Adorable Lison,
Quand tu liras ces lignes, je vous aurais quitté tous les quatre. Mais je ne pleure que pour toi, ma petite fille, car ni ton père, ni tes frères, ne valent le poids d’une larme. J’ai passé ma vie à tenter de les rendre heureux, en vain. Leur arrogance, leur exigence, leur violence m’ont détruite, lentement, obstinément. Tu l’as senti, tu as vu mon découragement, mais tu t’es éloignée de moi. Pourquoi ? A cause de mes échecs de mère, sans doute... Toi, mon souffle, tu as lâché prise. Tu as cessé de voir en moi la mère aimante et tu as choisi, depuis deux longues années déjà, cette vie insensée peuplée d’égarements multiples loin de la maison qui t’a vue naître et qui te réclame. Deux années, sans te voir, sans te sentir, sans te serrer dans mes bras, sans caresser tes cheveux. Te souviens-tu combien j’aimais caresser tes cheveux ? A présent ma douleur est trop forte, je ne parviens plus à me battre, je dois abandonner. Tu n’as plus besoin de moi. Je peux donc me retirer.
J’ai un accord avec ton père ; je lui lègue mes biens sans retenue, s’il consent à mettre fin à ma vie de la manière qu’il jugera convenable, car je suis si lasse que je ne trouve plus la force indispensable pour me donner la mort. Après ton père, nos richesses te reviendront de droit. Tu décideras pour tes frères, je sais que tu retrouveras en toi la fille brillante que j’ai élevée et que tu sauras faire ce qu’il faut pour vous trois. Sois heureuse, mon tendre amour et pardonne ma lâcheté.
Je t’aime pour toujours, bien au-delà de l’obscurité.
Maman.
Lison se demandait pourquoi son père avait attendu si longtemps avant de lui remettre la lettre ; sans doute pour qu’elle goûte à son tour, après les saveurs de la vengeance, aux acides de l’enfer éternel et pour qu’elle devienne, par son action criminelle, sa fille à part entière.
Ainsi, Arthur Coret dépouillait-il son épouse, dans la mort, du seul bien qui lui restait.
fin.
JPT / les mots écrits de Jonas D
Idée originale : PP et JPT
© 2005
Illustration : Robert Faucett