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Les mots écrits de Jonas D.

... des mots pour décrire cette humanité qui nous habite alors que tonne le fracas du monde.



Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 10:40
- Par Jonas Doinint - Publié dans : Hiver - Communauté : écrire c'est hurler en silence

Un Chinois de Nong PrueHiver 1990. Nous étions trois. Après une semaine passée à nos affaires sur Bangkok, nous avions opté pour quelques jours de débauche sur le golfe du Siam. Nous étions descendus dans un hôtel au sud de Pattaya, le Sea Breeze, un endroit calme pour nous reposer en journée des boîtes bruyantes que nous écumions la nuit au centre ville.

Quand au terme de cette escapade nos bagages furent bouclés, je réclamais à la réception, au matin de notre départ, un taxi pour 9 h. Nous avions convenus de déjeuner à l’hôtel Oriental de Bangkok avec des amis thaïlandais avant de prendre le vol du soir pour l’Europe. Après quelques instants, la réception m’avisa qu’il n’y avait pas de taxi disponible. J’insistai, précisant que nous devions être à la capitale pour 13h au plus tard. Pour me satisfaire, l’employé de la réception me proposa d’appeler un ami de Nong Prue - une ville voisine - qui travaillait occasionnellement pour l’hôtel. J’acceptai. Un peu plus tard, une Dodge bleue nous attendait. Les bagages furent rangés dans la malle du véhicule. Nous nous installâmes, Phil devant, dans le cirage, il n’avait pas dormi, Gus et moi à l’arrière. Le chauffeur s’approcha dans une chemise de coton clair, un pantalon trop large et des sandales pour ses pieds. La peau visible de son cou était tatouée d’un rouge prononcé. Une bague pour chaque doigt, des ongles soignés, une moustache soulignait son nez et les yeux disparaissaient sous l’enflé de ses paupières. Merde, un Chinois, me souffla Gus. Je regardais mon ami, incrédule. Il s’installa au volant sans un mot, sans nous saluer. Il régla le rétroviseur, se frotta le nez avec les doigts et cracha par la fenêtre. Il se tourna vers Phil et d’autorité, il lui fixa la ceinture de sécurité.

La Dodge démarra en trombe nous plaquant, Gus et moi le dos contre le dossier du siège. Le Chinois, rejoignit la route vers Chon Buri en évitant l’axe des touristes par des chemins peu carrossables. Nous étions pas mal remués à bord, et le riz frit qui baignait dans la soupe aux crevettes me remontait en bouche. Phil lâcha au conducteur : « Oh, take it easy ! » Il n’y prêta aucune oreille. La route jusqu’à la périphérie de Bangkok fut la plus longue de nos vies, un enfer. Malgré nos contestations, nos cris, puis nos menaces, le Chinois prenait des risques insensés avec le trafic déjà suffisamment dense et anarchique. Enfin, vers 11h30, un record, dans les embouteillages de Bangkok, notre voiture s’immobilisa. Phil ouvrit sa portière et renvoya au bitume des œufs aux parfums de vodka. J’allumais clope sur clope. Gus épuisé, s’était endormi dix minutes auparavant. Je croisais les yeux du Chinois qui me fixaient dans le rétro. Il sortit de sa poche une boite en métal de petite taille. Il l’ouvrit. Avec l’ongle de son annulaire droit, il préleva un peu de poudre blanche. Pas besoin de bosser aux Stups pour reconnaitre de la cocaïne. Il sniffa deux fois pour chaque narine, se frotta le nez, puis tapa avec rage sur le volant. A ce moment la circulation s’ébroua. Notre Chinois n’avait toujours pas desserré les dents depuis notre départ. Les narines, oui. Il se fraya un chemin, nous traversâmes quelques quartiers peu recommandables avant de rattraper une artère dégagée. J’avais du mal à me repérer dans Bangkok mais quelque chose me semblait anormal dans l’itinéraire. Phil avait mal au cœur et regardait à peine la route. Je réveillais Gus. On est où, lui demandais-je ? Il jeta un œil, il connaissait assez bien la ville. Il alluma une cigarette, brûla un centimètre de tabac et me dit : « Ce con passe par l’aéroport on fait un détour, putain on y sera pas à l’heure ! » Il était 12h15. Is it the good road , demanda Gus au Chinois ? Qui ne répondit goutte, bien sûr. Quelques minutes plus tard nous arrivions à l’aéroport, et pour la première fois le Chinois s’adressa à nous : « What airline company ? » Comment ça quelle compagnie, demanda Phil ? Nous réalisâmes soudain que notre fou furieux pensait que sa course était pour l’aéroport. Sans doute un malentendu avec l’employé du Sea Brezze. Nous lui expliquâmes son erreur. Il vira vers une colère digne des films de castagne taïwanais. Cinquante minutes plus tard, nous arrivions à l’hôtel Oriental.

Pendant les formalités d’arrivée, le Chinois téléphonait du poste de la réception. Il criait. Enfin, il raccrocha puis nous quitta sans même un regard. La jeune femme qui nous accueillait, parlait français. Elle nous regardait avec un sourire un peu trop appuyé. Pas commode ce garçon, lui dis-je, il nous a fait très peur en nous conduisant ici, pourriez-vous faire prévenir Monsieur et Madame Siupratt qui attendent au restaurant que nous sommes arrivés ? Bien sûr, Monsieur, me répondit-elle, puis elle précisa qu’elle était Chinoise et qu’elle avait suivi la conversation téléphonique de notre chauffeur ; il se disputait avec quelqu’un qui lui aurait donné une mauvaise information concernant notre destination à Bangkok et qu’à cause de cela il venait de perdre beaucoup d’argent. Elle disait qu’il avait misé contre d’autres parieurs qu’il ferait l’aller sur l’aéroport de Bangkok et le retour sur Nong Prue en trois heures quarante maximum. Ce qui relève de l’exploit. Il avait perdu. Elle ajouta que pour les hommes chinois, le jeu était important. Celui-ci ne rentre pas content, termina-t-elle avec un charmant gloussement. On se regarda tous les trois atterrés. On avait failli y passer à cause d’un pari.

A table, l’histoire fit beaucoup rire les Siupratt. Nous aussi, mais jaune, sans le montrer cependant sur nos mines, de peur de froisser nos respectables amis.


 

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